Caserio est boulanger, pas espion !

Sans titre9Nous sommes à Lyon  le 24 juin 1894 …

… l’Exposition internationale qui se tient au parc de la Tête d’Or a pour illustre visiteur, le président de la République Sadi CARNOT. A 18 heures, le président  se rend  au « Palais de la bourse » ou un banquet de 1000 couverts, organise par le traiteur Wattbled, est donne en son honneur.

Apres le banquet  est prévu, au Grand Théâtre, une représentation d’Andromaque  par les artistes de la Comédie-Française. Le trajet entre les deux établissements  est effectuée en landau décapoté passant par la rue Sainte-Bonaventure (devenue depuis Sadi -Carnot), puis obliquant a angle aigu a droite pour remonter par la rue de la République jusqu’à la place des Terreaux.

La sortie du Palais de la Bourse a lieu à 21 heures, au son de la Marseillaise. Le président est assis de face  à l’arrière droit, à sa gauche le général Borius, en face de lui, à contre courant le docteur Gailleton, maire de Lyon, ayant à sa droite le général Voisin, gouverneur militaire. Le président est totalement expose a la foule sans aucune protection rapprochée ayant lui-même donne ordre aux dragons de l’escorte de dégager l’espace !

Mais à peine la procession s’est-elle engagée dans la rue de la République, qu’un jeune homme fend la foule, se précipite vers le cortège officiel. Ce jeune homme, c’est Sante Geronimo CASERIO

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Qui est ce Sante Geronimo CASERIO ? Il  naquit à Motta Visconti, Lombardie, le 9 septembre 1873, dans une famille paysanne. Il eu de nombreux frères et sœurs et son père mourut de maladie, dans un asile.

Ne voulant pas être à la charge de sa mère, qu’il aimait beaucoup, à l’âge de dix ans, il quitta la maison et gagna Milan. Il y trouva du travail comme apprenti chez un boulanger. Il entra en contact avec les milieux anarchistes de la fin du XIXe siècle fonda même un petit cercle anarchiste appelé « a pè » (« à pied », au sens de sans argent). L’avocat anarchiste Pietro GORI se souvenait de lui comme d’un compagnon très généreux ; il racontait l’avoir vu, devant la Bourse du Travail, distribuer aux chômeurs du pain et des brochures anarchistes qu’il faisait imprimer avec son maigre salaire.

Il quitte l’Italie, ou il est condamne pour activités anarchistes  et pour refus de servir le drapeau, pour la Suisse, ou il fréquente les chefs du milieu anarchiste. Il vient ensuite en France, passe sur Lyon, et finalement par a Cette, ou il se fait embaucher chez le boulanger VIALA.

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Ce 24 juin 1894, donc, Geronimo CASERIO se précipite vers le cortège officiel de la présidence de la république  et blesse grièvement le président CARNOT en le frappant au foie à l’aide d’un poignard.

Après cet acte, il n’essaie pas de fuir, mais court autour de la voiture du moribond en criant « Vive l’anarchie ».Dans cette voiture se trouve accompagnant le président de la république  le  docteur Gailleton, maire de Lyon, et les généraux Voisin et Borius

Sans titre12 Le poignard du crime

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La voiture de la présidence retourne au galop à la préfecture où tout est mis en oeuvre pour sauver le président. En vain: Ce dernier décède dans la nuit du dimanche 24 juin 1894.

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Le 1er juillet 1894, le président CARNOT est inhumé au Panthéon. Journal Le Petit Parisien du 4 juillet 1894 :

Échos et nouvelles
On a beaucoup remarqué parmi les associations ouvrières qui se sont fait représenter aux obsèques de Monsieur Carnot, les délégués des diverses sociétés du tour de France. Marchant huit de front, les cannes en berne, ils étaient au nombre de deux cents.
En tête , suivant leur couronne portée sur les cannes s’avançaient les compagnons boulangers du Devoir de la ville de Paris, venaient ensuite les compagnons menuisiers, serruriers et charpentiers du Devoir de Liberté, avec leurs bannières.


L’union Compagnonnique comptait dans ce cortège des membres de toutes ses sections parisiennes ainsi que des délégations venues de toutes les villes du tour de France.
Plusieurs délégués s’était rendue la veille à l’Elysée, accompagnée par une des mères, afin d’y déposer une magnifique couronne de perles présentée par l’Union.
 Après le défilé au Panthéon, ces diverses Sociétés, sans rompre leurs rangs, se sont portées rue Mabillon, au local des compagnons charpentiers du Devoir de Liberté.
 Nous avons entendu plusieurs de ces gens de métier protester contre l’abus qui est fait du nom de « compagnon » dans certaines réunions politique .

C’est un titre que le tour de France revendique pour ses membres et qu’il entend ne pas laisser usurper par de faux ouvriers avec lesquels il n’a rien de commun »

L’allusion à la protestation sur l’utilisation du nom de compagnon vient du fait que les anarchistes entre eux se nomment compagnon, comme par exemple les communistes qui se nomment camarade. Il est aussi à noter qu’il semblerait que seuls, de la famille du Devoir, les compagnons boulangers du Devoir sont présents aux côtés des sociétés du Devoir de Liberté et Unionistes.

Ce ne sera pas la dernière fois, nous retrouverons la même situation, soixante dix ans plus tard, en 1964 lors du centenaire du décès de la Mère Jacob de Tours (en présence de quelques cordonniers et selliers du Devoir).

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La une du « Petit Parisien » supplément littéraire illustré, dimanche 15 juillet 1894.

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Caserio passe en cour d’assises les 2 et 3 août 1894. « Caserio dans la chambre d’attente de la cour d’assises »

L’assassin du président CARNOT ne cherche pas à se défendre. Il adopte en revanche une attitude d’un jeune homme paisible qui tranche radicalement avec les portraits de lui dressés par la presse, ou il est présente solidement menotté, exhibé telle une bête fauve à la manière des montreurs d’ours, image qui a nourri l’idée reçue faisant de l’anarchiste un sauvage assoiffé du sang de ses victimes.

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Caserio assume son geste. Il a agi seul. C’est un acte de vengeance. Non seulement il disculpe les compagnons inquiétés par les investigations policières mais il place en plus à la barre un discours qui, sans avoir une haute valeur littéraire  n’en est pas moins empreint d’un attachement réel à la cause anarchiste. Sans titre19

 (Collection du Dr Locard ; laboratoire de police de Lyon 1894)

Plaidoyer de Sante Geronimo CASERIO  » Messieurs du juré! Je ne me ferai pas une défense, mais plutôt une explication de mon action. Depuis mon jeune âge, j’ai appris que la société présente est très mal organisée, si mal que chaque jour plusieurs malheureux se suicident, laissant femmes et enfants la détresse la plus terrible.

Des ouvriers, par milliers, cherchent du travail et ne peuvent en trouver. Des familles pauvres quêtent pour de la nourriture et grelottent de froid; elles souffrent de la plus grande misère; les plus jeunes demandent de la nourriture à leurs pauvres mères, et celles-ci ne peuvent leur en donner, parce qu’elles n’ont rien.

Les seules choses que la maison contenait on déjà été vendues ou échangées. Tout ce qu’elles peuvent faire est demander l’aumône; souvent elles sont arrêtées pour vagabondage. « 

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La une  du « Le petit journal » supplément illustré Lundi 30 juillet 1894.

Je suis parti de ma terre natale parce que j’en venais souvent aux larmes en voyant des petites filles de huit ou dix ans obligées de travailler 15 heures par jour pour une misérable paye de 20 centimes.

Des jeunes femmes de 18 ou 20 ans travaillent aussi 20 heures par jour pour une rémunération de railleries. Et cela n’arrive pas seulement à mes compatriotes, mais à tous les ouvriers, qui se prennent une suée à longueur de journée pour un morceau de pain, alors que leur labeur apporte l’argent en abondance.

Les ouvriers sont forcés de vivre dans les conditions le plus misérables, et leur nourriture consiste en un peu de pain, quelques cuillerées de riz, et de l’eau; donc lorsqu’ils atteignent l’âge de 30 ou 40 ans, ils sont morts de fatigue et vont mourir dans les hôpitaux.

En outre, en conséquence d’une mauvaise alimentation et du surmenage, ces tristes créatures sont, par centaine, dévorés par la pellagra – une maladie qui, dans mon pays, attaque, comme les docteurs disent, ceux qui sont mal nourris et qui mènent une vie pénible et de privation.

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La une du « Le Progrès Illustré » dimanche 12 aout 1894.

« J’ai remarqué qu’il y plusieurs personnes qui ont faim, et plusieurs enfants qui souffrent, tandis que le pain et les vêtements abondent dans les villes. J’ai vu plusieurs grandes industries pleines de vêtements et de produits de laine, et j’ai aussi vu des entrepôts pleins de blé et de maïs, qui conviendraient à ceux qui en ont besoin.

Et, d’un autre point de vue, j’ai vu des milliers de gens qui ne travaillent pas, qui ne produisent rien et qui vivent grâce à la labeur des autres; qui chaque jour dépensent des milliers de francs pour se divertir; qui corrompent les filles des ouvriers; qui possèdent des logements de quarante ou cinquante pièces; vingt ou trente chevaux, plusieurs serviteurs; en un mot, tout les plaisirs de la vie.

Je crois en Dieu ; mais quand je vois une telle inégalité entre les hommes, je reconnais que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, mais l’homme qui a créé Dieu. Et j’ai découvert que ceux qui veulent leur propriété respectée, ont intérêt de prêcher l’existence du paradis et de l’enfer, et de garder le peuple dans l’ignorance. Il y a peu de temps, Vaillant lança une bombe dans la Chambre des Députés, pour protester contre l’actuel système de la société.

Il n’a tué personne seulement blessé quelques personnes; mais la justice bourgeoise l’a condamné à mort. Et non satisfaite de la condamnation de l’homme coupable, elle a poursuivi les Anarchistes, et arrêta, non seulement ceux qui connaissaient Vaillant, mais même ceux qui ont été présent à une lecture Anarchiste.

Le gouvernement ne pensa pas à leur femme et enfants. Il n’a pas considéré que l’homme détenu en cellule n’était pas le seul à souffrir, que ses petits réclamaient du pain. La justice bourgeoise ne s’est pas troublée à propos de ces innocents, qui ne savent même pas ce que la société est.

Ce n’est pas de leur faute si leurs pères sont en prison; ils veulent seulement se nourrir. Le gouvernement en vient à fouiller les domiciles privés, à ouvrir des lettres personnelles, à interdire les lectures et les rencontres, et à pratiquer l’oppression la plus infâme contre nous. Même aujourd’hui, des centaines d’Anarchistes sont arrêtés pour avoir écrit un article dans un journal ou pour avoir exprimé une opinion en publique.

Messieurs du Juré, vous êtes les représentants de la société bourgeoise. Si vous voulez ma tête, prenez-la; mais ne croyez pas qu’en faisait cela vous arrêterez le mouvement anarchiste.

Faites attention, l’homme récolte ce qu’il a semé.  » Devant le tribunal qui le condamna à mort, il dit entre autres : « Eh bien, si les gouvernements emploient contre nous les fusils, les chaînes, les prisons, est-ce que nous devons, nous les anarchistes, qui défendons notre vie, rester enfermés chez nous ?

Non. Au contraire, nous répondons aux gouvernements avec la dynamite, la bombe, le stylet, le poignard. En un mot, nous devons faire notre possible pour détruire la bourgeoisie et les gouvernements. Vous qui êtes les représentants de la société bourgeoise, si vous voulez ma tête, prenez-la ».

Au procès, en effet, il ne tenta jamais de renier son geste: « Il n’y a rien de changer en moi et je referais encore s’il était à refaire l’acte pour lequel je vais être jugé ». Il ne demanda pas non plus la pitié du jury.

La possibilité lui fut offerte de plaider la maladie mentale mais en paiement il aurait dû livrer les noms de quelques complices, il refusa donc en disant : « Caserio est boulanger, pas espion ! ».

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En cellule, pendant qu’il attendait l’exécution, on lui envoya le curé de Motta Visconti pour le confesser, mais il refusa de l’entendre et le chassa.

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Il fut guillotiné le 16 aout Cours Suchet. Sur l’échafaud, finalement, un instant avant de mourir, il lança à la foule : « Courage, les amis ! Vive l’anarchie ! ».

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Après la condamnation de Sante Caserio, il y eut divers actes de violence et d’intolérance d’une partie des Français contre les travailleurs italiens, compatriotes de l’assassin de leur président.

Un anarchiste fut arrêté pour avoir crié dans un local public sa sympathie envers Caserio et un détenu fut violemment frappé pour le même motif. Le geste criminel de l’anarchiste italien trouvait une certaine résonance chez d’autres anarchistes français.

L’assassinat qu’il commit entraîna le vote par l’assemblée de la troisième des lois dites « scélérates » dont le but était de compléter l’arsenal répressif contre les menées anarchistes (sources : Journal officiel de la République française, année 1894).

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Plaque apposée en juin 1996.

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CASERIO devient un héros posthume du milieu anarchiste, en particulier en Italie, son pays natal, ou plusieurs chansons lui sont consacrées, écrites par les François Béranger locaux de l’époque.

LES DERNIÈRES HEURES ET L’EXÉCUTION DE CASERIO

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  • Le seize du mois d’août
  • à la cloche des matines
  • le bourreau préparait déjà
  • l’horrible guillotine.
  • Mais Caserio dormait encore
  • sans penser à ce triste horreur.
  • Aux portes du cachot
  • le préfet se présente,
  • et de sa voix tremblante
  • réveille le jeunot.
  • « Lève-toi », dit-il; « Que se passe-t-il? »
  • « L’heure est venue: lève-toi, debout. »
  • La nouvelle entendue
  • il s’habilla très vite,
  • et la justice vue
  • il pâlit tout de suite.
  • On lui demanda: « Avant de mourir
  • n’avez-vous rien de plus à dire? »
  • Il dit alous au préfet:
  • « Lorsque je serai sous terre,
  • je vous donne ce billet,
  • donnez-le à ma mère.
  • Je vous le confie de tout mon cœur,
  • je vous implore au nom de Dieu.
  • Je n’ai plus rien à dire,
  • ouvrez-moi donc ces portes,
  • ma souffrance touche à sa fin,
  • donnez-moi donc la mort.
  • Cesse ton deuil, ma chère maman,
  • console-toi pour ton enfant. »
  • Alors, très soigneusement
  • le bourreau l’a ligoté,
  • sur la place de Lyon
  • on l’a vite emmené.
  • Poussé à force, sa tête entra
  • sous le couperet qui la trancha.
  • La France entière fait fête
  • et lance des cris heureux
  • en hurlant « Vive le bourreau
  • qui lui a tranché la tête! »
  • Foule de tyrans, gens sans pitié,
  • la peine des autres vous méprisez.
  • (Manque  les trois derniers couplets)

A écouter en  italien :

A écouter, la chanson « L’interrogatoire de Caserio » :

« Caserio » par Sandra Mantovani :

La grande majorité des informations et des illustrations qui ont servi a réaliser cet article sont issu du très intéressant forum internet : guillotine.cultureforum.net/ Ames sensibles, s’abstenir.

Laurent Bourcier, Picard la Fidélité, C.P.R.F.A.D.

Commentaires concernant : "Caserio est boulanger, pas espion !" (2)

  1. Boucherès Alain a écrit:

    Mon cher Picard,

    Décidément tu ne manques pas d’idée!!! Et oui, l’assassin de Sadi Carnot était un ouvrier boulanger! Je ne suis bien-sur pas anarchiste et j’épouse encore moins leur thèse! Cependant en replaçant les faits dans leurs contexte, oui, c’est vrai les idées à cette époque, répandues par ce mouvement n’étaient pas aussi sogrenues qu’il n’y paraît! On peut comprendre que lorsque l’homme a faim, qu’il travaille pour une rémunération de misère, que sa dignité est bafouée, l’irréparable peut-être commis!
    Ce que je retiens de Caserio, c’est ces idées! Il les a défendu jusqu’à son dernier souffle! Il a donc assumé son geste assassin avec sincérité et est resté digne jusqu’à la fin. pour moi, c’est un homme de conviction courageux!
    Merci mon cher Picard pour ce travail considérable! Ce que tu ne sais, je possède le tableau de Sadi Carnot sur son lit de mort entouré de nombreuses personnalités de l’époque! Bonne continuation, mon Frère en Devoir!! Ce que tu fais pour l’histoire de la boulangerie est génial! Peu de Compagnon t’en sont reconnaissant, c’est bien dommage! Très peu laissent des appréciations, c’est triste et déconcertant, mais c’est ainsi!
    Ton énorme travail, que tu nous livre avec générosité, amitié, et passion t’honore!
    Merci et bien fraternellement.

    Agenais la Tolérance
    CB

  2. Rial Petat a écrit:

    Je tenais à vous remercier pour ce partage très complet et généreusement mis à disposition.
    Le manque de nourriture et la faim, la disette, la misère d un côté, amenant à la mort et de l’autre des stocks, mais aussi le travail de nuit des enfants ou encore des journées de travail de plus de 12 heures… toute cette misère était révoltante.
    Les moyens choisis laissent à désirer tant il est rare que la violence ait apporté la paix (cf. “Guerres justes et injustes” de Michael Walter)
    Antoine Rial Petat
    Pace e Salute

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