Sous les drapeaux 3/3

De Rochefort à Saïgon, Désiré Chartier, Parisien la Bonté

Désiré Chartier, Parisien la Bonté, sous l’uniforme du 3e régiment d’infanterie coloniale, conscrit en 1903-1904 à Saïgon ; Arch. famille Kichkine.

En 1903, c’est Désiré Chartier, Parisien la Bonté, qui de Saïgon enverra plusieurs courriers qui seront publiés dans les pages du journal Le Ralliement des Compagnons du Devoir. Voici quelques extraits de ces courriers où Parisien la Bonté nous décrit son voyage sur les mers pour rejoindre ce pays en guerre :

« Le 29 décembre 1903 […] voici près d’un mois que nous sommes débarqués à Saïgon, et nous ne savons pas encore où nous allons aller, l’on parle fort d’aller faire colonne au Siam, mais tout cela c’est des dictons, nous attendons un autre bataillon qui est parti de Marseille le 1, à bord du Guichen, enfin assez de bavardage et je vais vous donner le compte rendu de ma traversée, vous y trouverez quelques fautes, mais je vous prierai de les réparer, je commencerai par notre départ de Rochefort.

Le 30 à deux heures de l’après-midi, l’on nous a rassemblés dans la cour pour nous passer en revue et pour savoir s’il y avait des réclamations à faire, à la demie nous sommes partis à la gare au son de la fanfare du 3e, enfin à trois heures nous quittons Rochefort après avoir fait nos adieux à tous les camarades. De Rochefort à Marseille, l’on met ordinairement (en train militaire) guère que 20 à 24 heures ; nous ne sommes arrivés à Marseille que le 1 à deux heures du matin, et à cette heure il nous a fallu faire un bruit épouvantable pour avoir à manger, nous avons eu une boule de pain pour 4 hommes et une boîte de singe ou viande de conserve pour huit hommes, enfin on s’en est contenté. À Marseille, nous sommes descendus au dépôt des isolés où nous nous sommes couchés jusqu’à 5 heures, car nous devions le quitter à 1 heure pour aller embarquer, après avoir fait l’appel nous sommes partis à la Joliette où nous avons embarqué à bord du Cholon de la compagnie nationale, nous étions près de 400 hommes.

Le Cholon, bâtiment de la marine marchande qui transporta Désiré Chartier, Parisien la Bonté, en Cochinchine.

À 10 heures précises, nous avons levé l’ancre en route pour Toulon où nous devions prendre autant d’hommes qu’à Marseille, à 3 heures, nous rentrons en rade de Toulon, salués par 7 coups de canon, aussitôt que l’ancre est jetée, commence l’embarquement, enfin nous sommes à bord 800 hommes de troupe, 150 sous-officiers et 50 officiers, tant qu’infanterie, d’artillerie et flotte, à 6 heures, nous quittons Toulon, la mer est belle, aujourd’hui la nourriture du bord n’a pas été trop mauvaise, mais dans notre traversée nous avons eu beaucoup à nous plaindre, car voyez le menu que nous avons eu, sur 14 repas par semaine, nous avons eu 5 repas de singe d’Amérique qui était immangeable, car il ne vaut pas le singe national, le reste en petits pois, haricots, et pâtes alimentaires, quelquefois du bœuf et en 30 jours, 2 fois des pommes de terre, et nous n’avions qu’un plat par repas, un quart de vin, et le matin un quart de café avec un peu de tafia, pour coucher, une petite couchette avec un matelas et un couvre-pieds. Pour notre première nuit, nous n’avons pas eu beau temps car vers minuit, la mer a grossi et le bateau éprouvait un fort tangage car il nous a réveillés, je me suis levé et le mal de mer a commencé à faire de l’effet sur moi, car il a fallu rendre tout ce que j’avais mangé et heureusement que ça n’a pas duré bien longtemps, car vers une heure, la mer était aussi tranquille que le soir, je me suis recouché et endormi jusqu’au matin.

Le 2 novembre, je me suis levé vers 5 heures, car tous les jours le réveil est sonné, je suis monté sur le pont, sur notre gauche nous apercevons les côtes de la Corse et à 9 heures nous la distinguons très bien malgré le brouillard, nous la côtoyons, nous avons rencontré une bande de marsouins qui nous a bien distraits par les sauts qu’ils font sur l’eau, nous apercevons les côtes de la Sardaigne, à 6 heures du soir, nous quittons le Détroit de Bonifacio. À 3 heures, nous avons eu une revue par le chef de détachement, elle fut passée dans les batteries, l’air y est si chaud qu’il m’a fallu monter sur le pont, l’air m’a saisi et là encore le mal de mer s’est fait sentir et le soir je n’ai pas pu manger, la mer a grossi car il a fait un vent épouvantable, à 8 heures ne voyant plus que le ciel et l’eau et étant fatigué, je suis allé me coucher. Le 3 au matin le temps était plus beau le vent s’est un peu apaisé, nous passons un charbonnier, à 2 heures et demie, nous distinguons une série d’îlots, à 7 heures, nous apercevons au loin le Stromboli, volcan en éruption à l’entrée du Détroit de Messine, après l’avoir vu cracher plusieurs fois, je me suis couché.

4 novembre. Ce matin le temps est très beau, pendant la nuit nous avons traversé le Détroit de Messine. Il a paru un rapport du chef de détachement proscrivant (sic) tous les jours, à 1 heure, une inspection par les officiers, dans notre journée nous avons aperçu trois vapeurs, le vent a repris nous craignons du mauvais temps pour la nuit.

5 novembre. Comme nous le craignions, la mer a grossi et ce matin le pont est souvent balayé par des paquets de mer, le bateau a un fort tangage, à 11 heures et demie, les côtes de la Crète sont annoncées, et vers la 1 heure nous les côtoyons jusqu’à 5 heures du soir, la mer s’est calmée, dans notre journée nous n’avons aperçu qu’un vapeur.

6 novembre. Ce matin le temps est très beau, le soleil commence à se faire sentir et vers midi on commence à installer les tentes et à nous distribuer les casques. À l’inspection nous réclamons que l’on nous ouvre les hublots car c’est à ne plus pouvoir tenir […] satisfaction nous est donnée, mais il y a un homme de faction pour vérifier que la mer n’embarque pas. Pour la journée rien, nous n’avons rien aperçu.

7 novembre. Au réveil, je suis monté sur le pont, il y a quelques bateaux à voiles, sur les 6 heures et demie, j’ai pu admirer une bande de poissons volants, poissons que je n’aurais jamais cru exister, et que j’ai pu admirer dans tout le reste de ma traversée, car dans l’océan Indien, on les voit par milliers, il y en a qui volent sur une longueur de 100 à 200 mètres, il y en a des bleus, des rouges, des verts, un peu de toutes les couleurs. À 7 heures, nous avons eu un [illisible].

Le 15 juin 1904 : […] J’ai un peu tardé à vous donner de mes nou- velles, mais jusqu’à présent elles sont très bonnes, la santé est excel- lente, mais ici actuellement il y a une épidémie de dysenterie cholérique qui décime la population européenne ; depuis un mois environ qu’elle a fait son apparition il faut compter 4 à 5 mortalités par jour, civils et militaires, et il n’y a aucun remède, en 10 à 12 heures l’on est emporté. Dans notre compagnie en voici trois que nous conduisons au cimetière : deux soldats et un sergent qui avait déjà sept ans de service dont 5 à Madagascar.

L’eau tombe tous les jours et des fois pendant 5 à 6 heures sans s’arrêter, c’est ce qui occasionne cette épidémie et nous en avons pour jusqu’au mois d’octobre. Enfin, j’ai bon espoir que la mauvaise saison se passera sans que je sois malade. Autre que cette épidémie, la vie ici est très agréable, nous faisons très peu d’exercices et chaque compagnie est pourvue de jeux de toutes sortes pour se distraire le soir ; la nourriture est excellente, mais il nous manque des légumes, qui depuis la guerre Russo-japonaise n’arrivent plus à Saïgon, nous sommes forcés de ne manger que des légumes secs et nous commençons à en avoir assez. J’oubliais de vous remercier de l’envoi du Ralliement que je reçois régulièrement tous les quinze jours, et lorsqu’il arrive il me fait plaisir, car quoique loin de la France, ça me rappelle les quelques années que j’ai passées sur le tour de France ; quant à mon voyage ici que vous insérez je vous en remercie…

« Ce que mange et boit un soldat dans son congé. »
L’on remarquera la quantité très importante de pain, ration journalière en 1914 de 750 grammes par jour.
Chartier Désiré, 12e colonial, 2e compagnie, Saïgon, Cochinchine.

Du tirage au sort à l’obligation

La loi Freycinet du 15 juillet 1889 fait progresser le principe de l’universalité de la conscription. Le service est réduit à trois ans, mais il y a désormais des dérogations. Les « dispensés » doivent un service d’un an, réduit à 10 mois pour les bacheliers et étudiants. Les exemptés du service actif sont affectés à un service auxiliaire. L e tirage au sort continue. À cette époque, le rôle social du service militaire est très important : c’est une initiation à la modernité pour le plus grand nombre issu du monde rural, par la découverte de la ville, l’initiation au manie- ment d’équipements plus sophistiqués que leurs équipements agricoles, la découverte de l’eau courante, d’autres mœurs et coutumes et l’occasion d’apprendre le français, pour ceux qui ne parlent qu’un patois ou une langue régionale. C’est un réel facteur de cohésion sociale. Je me souviens dans mon jeune âge avoir entendu dire de la bouche d’anciens que la première fois qu’ils avaient pris le transport ferroviaire, c’était pour partir au service militaire.

Le tirage au sort est aboli le 25 mars 1905 par la loi Jourdan Delbel et remplacé par un service militaire personnel et obligatoire pour tous d’une durée de deux ans (au lieu de trois depuis 1889). Toute dispense est exclue ; un sursis est possible dans certains cas. C’est une loi qui marque l’origine du service national encore en vigueur sous la Ve République. À partir de l’instauration de cette nouvelle loi, nous voyons apparaître dans de nombreuses cayennes l’organisation de quêtes, lors des assemblées générales destinées aux jeunes boulangers allant servir sous les drapeaux. Cela dura jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Ces quêtes réapparaîtront lors de la guerre d’Algérie.

Campagne du Maroc, 1907-1908, Ber-Rechid, le four de campagne.

Le 7 août 1913, la durée du service est portée de 2 à 3 ans pour faire face aux classes allemandes beaucoup plus nombreuses que les françaises. L’armée impériale disposait de 850 000 hommes contre seulement 540 000 pour la France. En réponse à cette nouvelle loi, A. Le Normand, écrit un article qui sera publié dans le journal Le Ralliement des Compagnons du Devoir du 1er mai 1914, dont voici un extrait :

« […] la nouvelle loi militaire où le jeune est soldat à 20 ans, porte une atteinte grave aux sociétés actives compagnonniques du tour de France, non seulement aux sociétés compagnonniques, mais à toutes celles qui recrutaient leurs membres dans leurs débuts de la vie et du travail. Les jeunes gens commencent à voyager six mois ou un an après leur apprentissage, donc la plupart ont à ce moment l’âge de 17 à 18 ans, et ont le désir de se perfectionner, de s’instruire dans l’art de leur métier, et font un calcul approximatif du temps dont ils peuvent disposer dans chaque ville, suivant que les travaux les intéressent.

Mais voilà que depuis cette nouvelle loi, où chacun doit payer sa dette à la patrie, ce temps déjà se limite pour entreprendre le tour de France se trouve réduit d’une année ; donc beaucoup de ces jeunes gens hésiteront à voyager ; ceux qui le feront seront brefs et, par conséquent, ne resteront que très peu de temps dans chaque ville ; et auront l’espoir de terminer leur tour de France après leur service militaire. À ces derniers, l’idée sera parfaite, mais bien souvent ne se réalisera pas, car pendant les trois ans que l’on peut passer au régiment, il se passe bien des choses et qui réduisent à néant les désirs que l’on a pu former…»

Cette même année, à Dijon les compagnons boulangers de la ville offrent à un compagnon parti pour Toulon servir la Marine na- tionale, un bouquet d’immortelles garni de trois rubans, bleu, blanc, rouge « qui lui représentera la France, partout où il se trouvera… »

Camp de Mailly, les fours de la boulangerie militaire.

La mobilisation de 1914
En 1914, mobilisation générale de 760 000 hommes, l’armée passant à environ 2 millions d’hommes. Entre 1914 et 1918, 8 millions d’hommes de 18 à 45 ans sont mobilisés, soit 20 % de la population française, ce qui crée un énorme problème pour faire fonctionner l’économie du pays.

Les compagnons boulangers, comme toutes les corporations, les ouvriers et les agriculteurs, sont fortement touchés par cette guerre. Les boulangers les plus chanceux se retrouvent à l’arrière à confectionner le pain pour les soldats du front dans de véritables usines ambulantes, généralement placées au bord d’un fleuve (l’approvisionnement en eau est nécessaire au pétrissage, mais aussi à l’arrivée par bateau du bois, combustible utilisé pour le chauffage des nombreux fours). Ces brigades sont généralement constituées de 1 200 hommes et produisent la quantité incroyable de 250 tonnes de pain en 24 heures.

Puis il y a ceux qui sont sur le front : la majorité… Afin de relater cette période, mais aussi de faire honneur à tous ces sacrifiés, je consacre un chapitre à leur sujet sous le titre La Grande Guerre.

Durant cette période va naître une solidarité compagnonnique à l’initiative des compagnons d’Angoulême. C’est en effet le 20 janvier 1910 qu’Auguste Bonvous, Angevin la Fidélité dit le Soutien du Devoir, compagnon couvreur du Devoir, dépose en préfecture les statuts du Groupe fraternel compagnonnique du Devoir sous la loi de 1901, as- sociation reconnue d’utilité publique. Cette association a pour but d’accueillir les jeunes compagnons en garnison qui, déracinés de leur terroir, retrouvent ainsi le fil compagnonnique. Son siège se trouve au 25 rue de Périgueux, à Angoulême, et des succursales se trouvent dans les villes d’Angers, Orléans, et Poitiers.

Le coterie Bonvous décide de publier La revue des groupes fraternels des compagnons du Devoir du Tour de France sous les drapeaux, le premier numéro paraît en août 1915 et le dernier en mars-avril 1919.

Il y est question des nouvelles des compagnons mobilisés, de leur conduite au front, de leurs actes de bravoure récompensés, et de leur mort aussi… On peut lire dans ces pages, l’histoire du Compagnonnage, des biographies de Perdiguier et autres personnages symboliques et populaires du Compagnonnage, le tout pour essayer de maintenir le moral des jeunes compagnons au beau fixe, leur apporter un peu de « lumière » dans cet enfer. Dans son dernier message, Auguste Bonvous remercie tous ceux qui l’ont aidé en ces termes :

Le groupe fraternel adresse au nom des poilus compagnons du Devoir, le respectueux hommage de sa reconnaissance, aux dames bienfaitrices, et bienfaiteurs, aux sociétés compagnonniques, maréchaux- ferrants, bourreliers, menuisiers du Devoir de la ville de Paris, aux compagnons du Devoir civils, et soldats qui s’associèrent à cette œuvre de solidarité sociale, à ceux qui luttèrent pour la défense de la patrie, la justice et le droit. Immortels souvenirs des compagnons du tour de France morts pour la plus sainte des causes, et qui emportèrent avec eux cette ultime pensée de cette œuvre de fraternité au compagnonnage sur les champs de bataille dans leurs martyrs, en leur suprême sacrifice.

Le 23 avril 1923, la durée du service militaire est ramenée à 18 mois, et à 12 mois en 1928. Le compagnon boulanger Gaston Duhameau, Blois l’Ami des Compagnons bénéficie de cette nouvelle loi, incorporé en 1931, au 105e régiment d’artillerie : « avec des chevaux, ce n’était pas de la rigolade, j’ai eu de la chance de passer auxiliaire à Bourges, et là j’ai passé dix mois et demi heureux, et à la quille je suis reparti sur le beau tour de France, à Nîmes où j’avais promis aux compagnons boulangers du Devoir, de revenir pour remonter cette belle cayenne… »

La Seconde Guerre mondiale
Au congrès de Troyes en 1939 est voté une allocation semestrielle aux soldats, puis la mobilisation porte les effectifs de l’armée de terre à 4 millions d’hommes. De nombreux compagnons vont se retrouver derrière les barbelés. Jeunes combattants, dont beaucoup n’auront même pas combattu, dont certains incarcérés en France, seront libérés après la capitulation. D’autres auront beaucoup moins de chance, déportés en wagon à bestiaux, vers les camps d’Allemagne et d’Autriche. Les plus chanceux de ces malchanceux combleront le manque de main-d’œuvre dans les usines allemandes d’armement, de transports et dans les fermes.

Après l’armistice, une forme de service militaire est maintenue. Les accords d’armistice du 22 juin 1940 disposent que les armées françaises doivent être désarmées et démobilisées, à l’exception de 100 000 hommes nécessaires au maintien de l’ordre intérieur. Cela signifie la suppression du service militaire. Mais le gouvernement de Vichy crée dès janvier 1941 les chantiers de jeunesse faisant office de service militaire. Dès l’âge de 20 ans, les jeunes sont appelés par classe pour faire un stage de 8 à 9 mois sur les chantiers de jeunesse, où alternent travaux forestiers, exercices civiques et cours sur l’ordre social.

Ceci avec un double but, endoctriner la jeunesse française sur les idéaux de la révolution nationale pétainiste et maintenir un recrutement en zone libre (sud de la Loire), en dépit des accords d’armistice, pour faire face à une éventuelle reprise de la guerre. Méfiants, les Allemands soumettent les jeunes au S.T.O. (service du travail obligatoire) dès mars 1943 et dissolvent le mouvement de la jeunesse française en 1944. Le jeune compagnon boulanger Henri Gauchot, Champagne l’Ami des Compagnons, l’un des derniers reçus de la cayenne de Troyes en 1942, devra quitter sa Champagne natale pour aller travailler en Allemagne. Les compagnons boulangers lui feront les adieux à l’assemblée générale de mai 1943… Il rentrera en France après la capitulation des nazis.

René Badaire, Montauban la Ferme Volonté, compagnon boulanger des Devoirs Unis, publie en 1940 une ancienne chanson adaptée à cette période difficile :

Le soldat et le compagnon
Chanson compagnonnique dédiée à nos compagnons aux armées

Quand le Dieu Mars aux champs de la victoire
Appelle à lui mille jeunes Français
Mille artisans non moins jaloux de gloire
En voyageant cherchent d’autres succès.
Braves soldats dans la douce espérance
Est de monter partout votre bonheur.

Sachez aussi que sur le tour de France
Nous courrons à l’honneur.

Pour le soldat le son de la trompette
Réveille en lui de nobles sentiments
Pour l’aspirant le chant de l’alouette
Charme son cœur et le fait battre aux champs
L’un au combat, court après la victoire ;
L’autre animé de courage et d’ardeur.

Des compagnons vont partager la gloire
Les talents et l’honneur

Au champ d’honneur le prix de la vaillance
Est décerné à nos valeureux guerriers.
De leurs travaux la noble récompense
Avec éclat brille sous les lauriers
Et l’aspirant pour prix de sa constance
Reçoit au nom de nos grands fondateurs ;

Ces ornements sur le beau tour de France
Il porte avec honneur.

Après avoir pour sa chère patrie
Verse son sang, braves mille dangers ;
Le preux soldat dont le sort fait envie ;
Couvert d’honneurs rentre dans ses foyers.
Mais la patrie est-elle menacée ;
Notre héros regardant sur son cœur ;

Vite reprend son casque et son épée
Et vole au champ d’honneur.

Le compagnon, fatigué de l’absence ;
Fier de porter ce nom dans son pays
Va ranimer par sa seule présence
Et son vieux père et ses anciens amis.
Mais le Devoir l’appelle-t-il encore ;
Le cœur lui bat, pour lui c’est un bonheur.

Il prend sa canne et souvent se décore
De ses marques d’honneur.

Saintes, janvier 1940, René Badaire, Montauban la Ferme Volonté;
Compagnon boulanger des Devoirs Unis.

Après-guerre
À la Libération le service militaire est fixé à 12 mois. En 1946, le congrès des compagnons boulangers et pâtissiers de Nîmes vote une allocation aux soldats de 50 francs tous les trois mois. Cette allocation disparaîtra très rapidement. Novembre 1950 voit l’apparition des « trois jours », période pendant laquelle différents tests de connaissances et d’aptitudes sont effectués, afin d’affecter le jeune homme au service le mieux adapté, ou pour tout simplement l’exempter de service.

La durée du service repasse à 18 mois. C’est là aussi que le jeune aspirant boulanger, avec un peu de chance, retrouve ses copains d’école.

« Retour pour la France sur le bateau ; juin 1962, avec Rita ma chienne et les maîtres-chiens. »
Claude Romian au retour de son service en Algérie (Guerre d’Algérie 1954-1962).
Il sera reçu à la Saint- Honoré 1963, sous le nom de Tourangeau l’Ami du Tour de France.

 

Si en 1946, les conscrits représentent 14% des effectifs, ce pourcentage monte à 29% début 1950 du fait de la guerre d’Indochine. Il monte à 38% fin 1953 et jusqu’à 57% du fait de la guerre d’Algérie (1954-1962).

Le maintien sous les drapeaux est prolongé pendant la guerre d’Algérie jusqu’à 30 mois. Il retombera à 18  mois après la fin des opérations. Lors de cette période difficile pour la jeunesse française destinée à combattre dans le maquis algérien, la cayenne de Paris en assemblée générale du 25 juin 1956 vote l’envoi de mandats aux jeunes compagnons servant sous les drapeaux au-delà de nos frontières. La somme est prise sur les bénéfices de l’organisation de la Saint-Honoré (recette de la loterie et de quelques autres petits moyens de faire rentrer un peu d’argent dans la caisse des boulangers)

Le 9 juillet 1965, une loi instaure le service national actif de 16 mois en remplacement du service militaire. L’appelé peut effectuer son service dans l’armée, la coopération ou opter pour l’aide technique. La loi Debré du 10 juillet 1970 réduit la durée du service à 12 mois.

L’aspirant pâtissier, Philippe Depape dit Flamand, lors d’un « entrainement survie » en Allemagne ; 1984.

Quand j’avais 20 ans !

Les aspirants boulangers et pâtissiers de ma génération vont servir en de nombreux endroits. Flamand quitte le Tour de France pour aller servir en Allemagne dans les chasseurs de chars équipés de missiles Milan, passe de nombreuses semaines à l’entraînement sur les terrains qu’Hitler avait fait aménager pour préparer ses troupes au froid avant l’invasion de l’Union soviétique. Il est reçu deux ans plus tard sous le nom de Cœur Loyal.

Béarnais, incorporé dans le corps des parachutistes, sert sous le casque bleu sur le site très sensible de Beyrouth, il en est de même pour Franc-comtois, le premier sera baptisé la Gaîté l’année de son retour, et le second le Décidé. Breton servira également le corps des parachutistes, mais restera sur le territoire français, à son retour il sera reçu compagnon sous le nom de la Persévérance. Normand, pilote de char au 150e régiment d’infanterie mécanisée de Verdun sera reçu ensuite compagnon boulanger sous le nom de la Fidélité. Vendéen servira dans la Marine nationale et fera une partie du tour du monde sur le navire école Jeanne d’Arc, il sera reçu compagnon pâtissier sous le nom de la Sagesse.

À cette époque l’aspirant boulanger ou pâtissier s’absente du Tour de France généralement à 20 ans, après deux ans de voyage. Comme nous venons de le voir, il n’oublie pas, une fois libéré, de revenir sur le tour de France, mais beaucoup aussi ne reviennent pas ! Pourquoi ? La découverte de la facilité, conséquence de la rencontre d’autres jeunes pleins de dynamisme mais ne passant pas de nombreuses soirées à apprendre leur profession dans les ateliers des compagnons. Les permissions, qui font se resserrer les liens familiaux qui avaient commencé à se distendre avec les deux années passées sur le Tour de France, mais aussi, lors de ces permissions, la retrouvaille des copains d’avant et d’une copine pour qui le coup de foudre vient frapper le jeune militaire, le prestige de l’uniforme a toujours fait des ravages…

Beaucoup ne reviennent pas sur le trimard, d’ailleurs une habitude avait été prise pour cela, ne pas recevoir un aspirant boulanger avant qu’il n’ait effectué son service militaire, pour deux raisons. Pour les compagnons de cette époque, il valait mieux perdre un aspirant qu’un compagnon, et être reçu avant le service pouvait augmenter la désertion du Tour de France. Cela servait également de test de fidélité à la société compagnonnique, « il est revenu auprès de nous, il est fidèle, et le sera toute sa vie ». La réception étant la carotte faisant avancer l’âne, si l’aspirant voulait être reçu, il devait revenir voyager en France au moins deux ou trois ans.

Voici ma propre expérience. Lorsque je suis parti sur le Tour de France, j’avais 18 ans, ma première ville fut Angers en 1983, ville où je fus adopté aspirant du Devoir. Septembre 1984, je pars une année à Marseille, et l’année d’après à Paris, où là, encouragé par les deux compagnons itinérants, je me décide à faire ma demande pour être reçu compagnon. Mais voilà, je n’avais pas encore effectué mon service militaire, et les compagnons avaient bien du mal à accepter, n’ayant jamais eu un béret sur la tête, que je réalise mon travail de réception.

Ils acceptèrent grâce aux arguments des deux compagnons itinérants présents à cette assemblée. Je fis mon travail de réception, il fut corrigé, et je fus reçu. Je demandai ensuite auprès de l’administration militaire un report d’incorporation, ce qui me permit de continuer mon Tour de France sans rupture encore un an et demi. Je fus incorporé à l’âge de 22 ans, en 1987, au 15e régiment d’artillerie, 2e section nucléaire Pluton, basé à Suippes. C’est lors de cette période que je reçus en cadeau de la part de Blois l’Ami des Compagnons, une partie de ses couleurs de réception, découpées et collées sur des petits cartons, pour « me porter bonheur ».

Fragment de couleur de réception de Gaston Duhameau, Blois l’Ami des Compagnons, qu’il m’offrit lors de mon service militaire au sein du 15e régiment d’artillerie, 2e section Pluton, en 1987.

Dans ce régiment, il y avait un adjudant-chef, responsable du stock de vêtements… petit-fils de compagnon tailleur de pierre et, pendant un an, j’ai toujours porté des treillis neufs dernier modèle ! Je fus libéré en 1988 et j’ai continué mon tour en visitant Bordeaux et Paris.

Vers la fin du service militaire
En 1992, le service passe à 10 mois pour le service actif, et à 16 mois pour la coopération incluant le V.S.N.E. (volontaire du service na- tional en entreprise). L’année 1997 voit le début de la professionnalisation et un an plus tard, l’appel de la préparation à la défense d’une durée d’une journée. En 2003 arrivent les premières jeunes filles à la journée d’appel à la préparation à la défense.

La fin de toutes ces aventures militaires obligatoires du peuple français aura lieu le 27 juin 2001 lorsque la présidence de la République et l’Hôtel Matignon annoncent, dans un communiqué commun, la fin immédiate des incorporations, la suspension (et non la suppression) du service militaire, la professionnalisation des armées, la réduction des effectifs pour diminuer les coûts, la restructuration des industries de défense et la création d’une force de projection européenne destinée à devenir le pilier d’une force européenne au sein de l’OTAN. Les derniers appelés fêteront la quille en 2002.

Reste l’armée de métier. L’itinérant sur le Tour de France ne vit plus cette rupture et peut, à partir de cette date, faire son périple professionnel d’une seule traite, mais il s’est avéré que sept ans en moyenne sur le Tour de France sans coupure, comme l’était celle du service militaire, est assez difficile. Pour atténuer cette difficulté, il est de plus en plus proposé aux itinérants sur le tour de faire une expérience à l’étranger d’un an, ce dépaysement correspondant à celui que nous pouvions, nous, rencontrer pendant notre service sous les drapeaux.

Extrait du livre « Le pain des Compagnons » L’histoires des compagnons boulangers et pâtissiers

Laurent Bourcier, Picard la Fidélité, C.P.R.F.A.D.

Envoyer un commentaire concernant : "Sous les drapeaux 3/3"