Notre Mère Jacob (7ème partie 1865)

Sans titre39Mère Jacob (7 ème partie) 1865.

La pose du monument eut lieu le dimanche 19 mars 1865, il fait froid, il tombe de la neige en abondance…

Cette journée nous est rapportée par la plume de Rochelais l’enfant chéri :

Souvenir du Dimanche 19 mars 1865
(Texte extrait de la « Notice biographique de Jeanne Deshayes veuve Jacob, Mère des Compagnons du Devoir de la ville de Tours » par L.P.JOURNOLLEAU, Rochelais l’Enfant Chéri. Compagnon boulanger-Rochefort-imprimerie Ch.These, Place Colbert 1865)

« Erection d’un monument, élevé à la mémoire de la doyenne des mères du tour de France, par les soins de la société des compagnons boulangers du Devoir ».

« C’était un Dimanche. Toute la population de la ville de Tours, prévenue quelques jours à l’avance par certaines feuilles de la localité, attendait avec une désireuse anxiété le moment de jouir d’un coup d’oeil rare et inaccoutumé, car, un cortège, compose plus de trois cent compagnons, augmentés de quelques corporations amies, tous décorées de leurs insignes distinctifs, allait défilées du siège de leur société, situé toujours rue de la serpe, 7, pour se rendre au cimetière, place sur les hauteurs de Saint Symphorien. Ce cortège précédé d’un char allégorique, décoré avec soins de tous les attributs symboliques de la mort, emportait, dans ce séjour des douleurs, une magnifique statue en bronze, de grandeur naturelle, devant orner désormais, et comme un souvenir d’amour et de reconnaissance, le mausolée de celle qui fut, pendant quarante cinq ans, leur bonne et tendre mère.
Ce cortège, parti à deux heures de la rue de la Serpe, passait par les rues Saint Martin, de l’Intendance, et la rue Royale, et s’est rendu jusqu’au cimetière dans le plus profond recueillement.
La foule était nombreuse sur tout le parcours, et le silence le plus complet régnait dans la multitude. On eut dit que cette masse imposante partageait avec nous la perte douloureuse que nous avions a déplorer.
On a du remarquer qu’a la suite de ce char funèbre, venait, recueillie et consternée, une grande partie des membres de la famille de Madame Jacob.
Entr’autres ses fils, filles, et belle fille.
Notre mère actuelle était accompagnée de Madame la mère des compagnons de la ville d’Angers, qui n’avait pas craint, malgré la saison rigoureuse, de venir déposer son offrande, sur le tombeau de sa vénérable collègue. Venait ensuite, les membres de la commission. Les portes du cimetière de la Salle se sont ouvertes a notre arrivée, mais, la , il a fallu nous rendre a l’évidence, c’est a dire que nous dûmes déposer nos insignes compagnonniques avant d’entrer dans ce saint lieu. Tels étaient les ordres de l’autorité ; nous nous inclinâmes devant cet ordre : c’était notre Devoir.
Partout, et malgré l’incertitude du temps, la foule était tellement compacte que, sans l’intervention de Monsieur le commissaire de police et de ses agents, nous n’eussions pu nous frayer un passage pour arriver jusqu’au lieu destine a l’imposante et touchante cérémonie que nous allions accomplir. On fit cependant approcher le char assez près du monument, de façon qu’au moyen d’une grue, disposée a cet effet, on put monter facilement et promptement cette magnifique statue qui, après avoir été bénite par Monsieur l’abbé Bodin, cure de Saint Symphorien, fut immédiatement placée sur son piédestal. Ce travail étant termine, nous nous posâmes en cercle autour de cette tombe encore toute récente de douloureux souvenirs ; puis , ce digne prêtre, continuant la tache qu’il avait entreprise, a, selon les usages de l’église, adresse a l’assistance quelques paroles éloquentes et bien senties, que je regrette de ne pouvoir reproduire ici. Je remercie ce ministre de dieu de toutes les bonnes paroles qu’il nous a adressées , paroles d’amour et de concorde, faites pour coïncider avec les temps actuels, et qui devraient, si elles étaient bien comprises, nous ouvrir a tous les routes du progrès .
Je le remercie encore doublement, parce qu’il a fait, en quelques sorte , le panégyrique d’une femme qui nous fut toujours chère et qui emporte dans la tombe les regrets de tous ceux qui l’ont connue…
La divine mission de ce vénérable pasteur étant terminée…

Sans titre38

La statue de bronze de la fonderie Ducel, à Pocé-sur-Cisse.

(Note de Laurent Bourcier, Picard la fidélité : suivent quatre discours de Compagnons boulangers, Felix PARFAIT, Tourangeau le Bien Aimé ; DELAPRADE, Angoumois Franc Coeur ; Victor PERDRIAU, Manceau Fleur d’Amour ; JOURNOLLEAU, Rochelais l’Enfant Chéri. Afin de ne pas alourdir cet article, pour les passionnes, ils sont reproduits en fin de texte)

Aussitôt cet ensemble d’hommages rendu a la mémoire de cette femme vénérée, nous sortîmes avec ordre et recueillement de ce lieu de douleur, pour reprendre, comme a notre arrivée, nos insignes compagnonniques, et défiler, tranquilles et silencieux, jusqu’a l’Hotel du Bon Laboureur, situe rue de Bordeaux, 6, le local de notre mère actuelle se trouvant trop petit pour la circonstance.
Il était alors cinq heures ; nous avions donc une heure de repos pour attendre le diner, qui devait être servi a six.
Ce laps de temps, qui se passa comme une ombre, nous procura le plaisir de lier connaissance avec une foule de compagnons, accourus comme nous, de tous les points de France pour assister a cette fête si rare dans les annales du compagnonnage. La joie était peinte sur tous les visages, et le plaisir rayonnait dans tout son éclat, car cette nombreuse réunion nous procurait a tous les douceurs agréables de la fraternité.
Que de vieilles connaissances, qui ne s’étaient pas vues depuis dix ans, vingt ans, et même plus, encore ! Que de poignées de main échangées ! Que de fraternelles accolades donnes de part et d’autre. C’était un entrainement curieux a voir, car le délire, ainsi que l’enthousiasme, était au comble de son apogée ; et s’il fallait, amis lecteurs, vous détailler ici toutes les émotions profondes éprouvées par la plupart de ces vieux compagnons du tour de France, incontestablement je sortirais des limites que je me suis tracées. Seulement, vous ne devez pas ignorer tout ce que l’on peut se dire dans de pareils moments, et, par cela même , j’éviterai des détails trop longs et qu’une simple brochure ne saurais contenir.
Ce délirant bonheur aurait pu se prolonger encore, si la cloche de l’établissement n’était venue nous prévenir que le diner était servi. Alors, chacun de s’asseoir a cette table fraternelle. On fit mettre les membres de la famille Jacob a des places qui leur avaient été réservées ; puis notre Mère actuelle, étant toujours accompagnée de Madame Estève, Mère de notre dixième Cayenne de France, prirent aussi leur place, laissant entr’elles , comme il est d’usage, celle du premier en ville.
Deux cents convives, au moins, étaient venus prendre place a ce diner, qui, sans être digne d’un Lucullus, n’en fut pas moins servi d’une façon confortable ; car le menu, examine avec soin, devait éviter a notre nouveau Vatel tous les malheurs de son infortune devancier.
Le diner se prolongea jusqu’a peu près dix heures, pendant lequel temps régna la plus parfaite cordialité. De toutes parts, le rire était sur les lèvres, et, de temps en temps, quelques chansons, entonnées par plusieurs personnes de cette brillante réunion, venaient, par leurs refrains entrainants et pathétiques, porter dans le fond de l’ame leur baume bienfaisant et consolateur.
Cependant, la soirée commençait a toucher a sa fin, et, déjà, plusieurs personnes de cette réunion intime parlaient de quitter ces lieux, pénétrées de douces émotions et de délicieux souvenirs, lorsque Monsieur Charles Jacob, fils aine de la famille, étant autorise de quelques doyens compagnons, prit la parole, en termes nets et chaleureux, pour nous remercier de tout ce que nous avions fait pour sa Mère, qui était aussi la notre. Il énuméra, avec assez de mémoire , toutes les occasions saillantes du bien que nous avions pu lui faire pendant les quarante cinq années qu’elle avait tenu la société.
J’approuve sa façon de penser, car il a agi convenablement, au nom de sa respectable famille, et je le remercie de ses bonnes intentions. Cela prouve en sa faveur.
Apres cette touchante et sincère allocution, chacun regagna sa demeure, emportant dans le coeur, et pour longtemps, le souvenir de cette solennité toute fraternelle.
En terminant la description de cette fête, qui devra faire bruit dans le monde compagnonnique, nous ne devons pas oublier, surtout, d’adresser quelques paroles d’éloge et de remerciement a ceux qui ont eu l’heureuse idée, ou, pour mieux dire, l’idée première de s’en faire les créateurs. La Commission nommée a cet effet mérite toutes nos sympathies, car elle a rempli d’une façon exemplaire et méritante la glorieuse tache qu’elle s’était imposée. Merci, mille fois merci, au nom de tous ! car le zèle que vous avez montre dans cette journée mémorable nous prouve combien vous étiez dignes de cette honorable mission !
Rochefort, le 15 avril 1865

Sans titre39A notre Mère Jacob

Frères, c’est aujourd’hui que sur mon luth sonore,
Pour l’honneur du Devoir, je viens chanter encore
Je vais en compagnon véridique et confus,
Vous chanter les bienfaits de celle qui n’est plus,
Célébrer ses vertus, son amour , son courage ;
Muse que je chéris, prête-moi ton concours
Pour chanter dignement notre Mère de Tours.

Bonne Mère Jacob, je viens a ta mémoire
Consacrer mes moments, éterniser ta gloire ;
Je viens, gai troubadour, fidèle narrateur,
Publier a loisir les bontés de ton coeur ;
Je dirai a celui qui fait son tour de France
Que tu fus notre guide aux champs de l’Espérance,
Et que par tes conseils et ton humanité
Nous goutions les douceurs de la fraternité ;
Chacun était jaloux de connaitre les charmes,
Car de l’homme afflige tu tarissais les larmes,
Et de ton coeur si bon l’ineffable douceur
Nous transportait d’amour, de joie et de bonheur

Mais puisqu’il faut mourir, telle est la loi divine,
C’est un décret d’en Haut devant qui tout s’incline.
La faux du temps trop tôt a moissonne les jours,
Nos instants de bonheur se sont passes trop courts
Emporte nos regrets , femme que je vénère,
Que la terre ou tu gis te soit douce et légère ;
Repose saintement dans ton humble cercueil,
Car les fils du devoir n’oublieront pas ton deuil ;
Ils prieront constamment que ton séjour paisible
Ne soit jamais trouble par l’Aquilon terrible ;
Repose donc en paix du sommeil éternel,
Car pour ton âme juste il existe qu’un ciel.

Le 18 avril 1865, Rochelais l’Enfant Chéri.

Les articles de presse :
« Journal de l’Indre et Loire », annonce publiée par les Compagnons boulangers de la ville de Tours :
« Une imposante cérémonie va mettre le Tour de France en émoi, et c’est pour vous en faire part que nous vous écrivons pour donner connaissance a toutes les cayennes du jour ou doit avoir lieu la cérémonie de l’érection du monument dédie à notre bonne Mère Jacob, de qui un honnête Compagnon doit garder l’éternel souvenir. Vous voudrez donc bien dans votre Cayenne respective faire appel à tous les Compagnons et Aspirants du Devoir, les priant de bien vouloir se joindre à la grande famille des Enfants de Maitre Jacques, qui doivent se réunir pour le 19 mars prochain. Le Tour de France répondra à cet appel qui fera honneur à la corporation. Le départ est à deux heures »

Le « Journal de Tours » du 20/21 mars 1865 :
« Une touchante cérémonie a eu lieu hier à Tours. Les Compagnons boulangers voulant honorer la mémoire de feu Madame Jacob, leur Mère décédée il y a environ quinze mois, lui ont fait une statue en bronze de grandeur naturelle et l’ont placée sur son tombeau.
Le cortège partie de la rue de la Serpe, a traverse les rues Saint Martin, de l’Intendance, il a suivit ensuite la rue Royale* et s’est rendu au cimetière dans le plus profond recueillement.
L’inauguration du monument a eu lieu et, quelques instant pares la tombe de la défunte était jonchée de couronnes d’immortelles.
Nous sommes heureux d’enregistrer un fait si honorable pour ceux qui en sont les auteurs. C’est un témoignage éclatant de reconnaissance envers une noble femme qui, pendant quarante ans a été véritablement la Mère dans toute l’acceptation du mot, des dignes enfants qui ont verses hier des pleurs sur sa tombe. Puisse cet exemple avoir des imitateurs ! »

Les discours prononcés :

Monsieur Parfait dit Tourangeau le Bien Aime, fidèle organe de sa Cayenne respective, a prononce le discours suivant :
« Frères et compagnons du Devoir de tous métiers,
L’acte que nous venons d’accomplir, l’inauguration de ce monument funèbre , est le témoignage de notre profond respect, de notre gratitude pour notre bonne mère qui, pendant quarante cinq ans, a été la mère des compagnons boulangers du Devoir. Je dois vous dire aussi que la présence des compagnons des autres corps est pour nous bien sensible et bien douce.
L’union de tous les compagnons du Devoir est l’oeuvre du temps et du progrès. Je puis dire hautement, en présence de cette tombe, que Madame Jacob avait compris l’utilité de cette union, car, pendant quarante cinq ans, elle a toujours cherche a éviter ces discordes repoussantes qui, heureusement, ne sont plus de notre époque ; elle a aide de son énergie, et je dirai même qu’elle a crée le rapprochement de tous les compagnons, ce qui, aujourd’hui, cause que notre deuil est partage, et j’espère qu’il en sera de même de nos sentiments.
Frères et amis, nous avons une mission a remplir. Cette mission est sublime, mais le but est difficile a atteindre. Cependant, avec de la persévérance, une volonté énergique, inébranlable, ce but sera certainement atteint… Ce but vous le comprenez, c’est le bien être de tous par tous, et, pour arriver a ce résultat, il faut suivre les bons exemples qui nous ont été donnes par notre bonne et regrettable mère.
Approchez vous qui pleurez une perte cruelle ; célébrons ensemble, dans un saint recueillement, la mémoire de notre bonne mère ; approchez orphelins qui pleurez la perte hélas ! toujours prématurée, d’une mère tendre et vigilante, d’une mère aimant ses enfants ; approchez , sous le poids de la douleur qui offre ses larmes au souvenir de notre compagne aimée ; approchez enfants au coeur brise, vous tous sur qui s’est appesantie la main de la destinée, et qui avez déposé dans cette terre un objet d’affection ; approchez vous et accompagnez moi près de la dernière demeure de celle que nous n’oublierons jamais. Suivons son exemple, faisons nos efforts pour terminer son oeuvre ; disons honneur et prospérité a la famille antique et vénérée qui, sur tous les points du globe, met ses membres en état de se reconnaitre et de se prodiguer l’accueil de l’Egalite et les secours de la richesse.
Honneur et prospérité a la société la plus admirable et la moins sujette aux caprices du sort, a l’action du temps. Honneur et prospérité aussi a ce consentement volontaire , qui rend les hommes inities sans se connaitre et frères sans parente…
Accueillons favorablement et fraternellement tous compagnons et aspirants, sans distinction de professions ; il faut une union sérieuse, sympathique et dévoué ; approchons, formons autour de ce tombeau une chaine d’union, et que l’esprit de notre bonne mère nous inspire !

Aussitôt ce premier discours prononce, Monsieur Delaprade, dit Angoumois franc coeur, se faisant ainsi l’organe de notre cinquième Cayenne compagnonnique, a, tout en comprimant une poignante et douloureuse émotion, fait entendre les paroles suivantes :

Messieurs, et vous tous, Compagnons du Devoir, ici présents, je viens au nom de notre cinquième Cayenne de France, offrir sa part de reconnaissance a celle pour laquelle notre amitié n’a jamais fait défaut, et, par suite, en récompense de tous les bienfaits que, durant se vie de mère des compagnons du Devoir, elle n’a cesse un seul instant de nous prodiguer. J’aurais vivement désire que la chambre de Rochefort eut réserve l’honneur de porter la parole devant un si imposant cortège a plus digne que moi de cette tache. Aussi, la conscience de mon insuffisance me pénètre d’une émotion qui vous paraitra, j’espère, toute naturelle. Surmontant les sensations profondes que me cause l’objet de cette pieuse cérémonie, je vous pris d’être indulgent pour les quelques paroles partant du coeur d’un ami de la défunte qui repose en paix sous la base de ce modeste et sombre monument, autour duquel un sentiment pieux et filial nous réunit en ce jour en corps si nombreux. Rarement, sans doute, les douleurs de la famille compagnonnique ont inspire de sensibilité aussi générale et aussi vive que celle dont nous sommes en ce moment pénétrées !
L’Assistance nombreuse qui se presse autour de ce tombeau, dédie a la mémoire de celle que nous avons tous aimée, et dont une partie est accourue de nos vingt deux villes du Devoir, prouve clairement que la créature de dieu qui repose sous ce modeste monument, a mérite, de son vivant, toutes nos loyales sympathies. Un tel concours de regrets, compagnons, prouve aussi le deuil de la société qui s’enorgueillit de l’avoir eue pour mère pendant plus de quarante cinq ans.
L’inépuisable monument élevé a sa mémoire par la société prouve encore combien l’ange que nous regrettons tous était vénère. Vous savez aussi bien que moi, frères, que Madame Jacob était pour nous une mère hors ligne, demeurée jusqu’a ce jour , sans pareille, et que tous ceux qui l’ont connue, l’ont beaucoup estimée.
Liée avec la société depuis 1820, les compagnons et aspirants ont pu apprécier dans bien des circonstances ce coeur si généreux et si bon ! Douée d’une âme sensible et d’un esprit bienfaisant, pleine de courage et d’amour pour l’humanité, sa devise était la charité, et la société l’objet constant de sa vive sollicitude ; elle s’était fait une religion de son titre de mère, dont elle remplissait les devoirs sacres d’une manière digne de tout éloge, au malheureux temps ou le tour de France était un champ de carnage et nos villes de devoirs des places fortes ; cette sainte femme était pour nous , tout a la fois, mère et soeur hospitalière dans ces douloureuses circonstances. Son coeur généreux n’avait pas de bornes ; elle prodiguait ses soins aux malheureux blesses et aux prisonniers avec un dévouement sans bornes et extraordinaire.
Véritablement , il fallait qu’elle fut douée par Dieu d’une âme forte et d’un coeur bien trempe, pour supporter, sans se plaindre, ces rixes sanglantes, enfantées souvent, et comme l’a dit Rochelais l’Enfant Chéri, par l’ignorance et l’erreur.
Oui, compagnons la mère Jacob a traversé en femme héroïque tout le temps de nos discordes compagnonniques, elle a été pour nous toujours grande et généreuse. Sa règle de conduite était de considérer au même titre les ouvriers heureux et malheureux ; pour elle , point de distinction. Combien de fois ne l’avons-nous pas entendue laisser ces nobles paroles : « les ouvriers heureux ou malheureux sont les uns et les autres mes enfants ; je ne ferais jamais de différence entr’eux. Je serai toujours la mère de tous. » Quel noble coeur ! quels beaux sentiments ! quelle sublime pensée ! Oh ! C’est qu’elle avait confiance dans les céleste destinées de l’éternité ; elle n’a jamais été profane ni parjure. Fidèle avant tous a ses promesses, elle est demeurée sincère jusqu’a la tombe. Grand dieu, quel exemple pour les rebelles maudits ! telle fut, compagnons l’oeuvre de la Mère Jacob lors de son passage sur cette terre . Plusieurs poètes compagnons ont chantes avec enthousiasme cette femme si merveilleuse !… Merci a tous, merci aussi a ceux qui ont eu la première idée d’élever a sa mémoire ce monument, pour lequel je prie Dieu que jamais mécréant vienne souiller l’herbe sainte qui l’entoure.
Apres l’expose des titres de reconnaissances dont je viens de vous entretenir, Compagnons, laissez moi rendre hommage, en terminant , a la pureté de sa vie, a son absolu dévouement au Devoir, a son zèle pour le bien de la société, a son caractère digne et réservé.. Sévère pour elle même, juste et bienfaisante pour les autres ; voila , certes, compagnons, une existence noble et utile, que la femme que nous regrettons a pu rendre a son créateur avec confiance dans sa miséricorde et dans sa bonté. Que de services rendus ! que de bienfaits sans exemple ! Non ! Jamais la société des compagnons boulangers n’oubliera ce que la mère Jacob a fait pour elle !
Adieu donc, bonne Mère ! Adieu donc, femme utile et vraiment noble ! Adieu ! A demain ! »

Dans ce concert d’éloges rendus a la mémoire de cette femme vénérée, Monsieur Victor Perdriau, dit Manceau Fleur d’Amour, maitre boulanger, établi dans la ville de Tours, a prononce quelques paroles partant du coeur, et que l’émotion a quelquefois interrompues :

« Amis et compagnons du Devoir de tous métiers,
Frères, du haut de la demeure éternelle et des profondeurs de ce monument, l’âme et les restes mortels de notre bonne mère Jacob tressaillent de bonheur en voyant ses enfants réunis autour de sa dernière demeure et s’apprêtant a immortaliser sa mémoire par l’érection d’un monument aussi solide que leur amour filiale et reconnaissant. Le recueillement religieux qui nous réunit dans cette enceinte et notre sainte vénération pour cette bonne et tendre Mère se transmettront chez nos enfants de génération en génération, et, comme nous, ils viendront prier, sur cette froide pierre, pour celle qui n’a jamais cesse d’être notre fidèle soutien. Qui de nous n’a connu les vertus de son coeur, le désintéressement, le dévouement sans bornes de cette Mère chérie ? Combien de fois l’a t-on vue panser les blessures de ses enfants et, semblable a une lionne dont on maltraite les petits, s’élancer sur son ennemi, et souvent par sa parole douce et entrainante, faire avorter les projets sinistres trames contre nous. Les blessures qu’elle reçut quelquefois l’occupaient moins que celles de ses enfants.
Que nos voix n’en forment qu’une pour lui dire qu’elle fut bonne Mère, vertueuse et dévouée, et surtout courageuse !
Repose en paix ! Adieu !… »

Un quatrième et dernier discours, prononcé par Monsieur Journolleau, dit Rochelais l’Enfant Chéri, a terminé cette touchante et religieuse cérémonie :

« Frères et amis,
Vous venez d’entendre, par l’organe de plusieurs de mes collègues, tout ce que l’amour et l’amitié peuvent donner de regrets a celle qui, toute sa vie, fut vénérée du tour de France ; ils ont rémunère avec toute la justesse et la sagacité possibles, toutes les grandes qualités que possédait a un très haut degré notre bonne et respectable Mère Jacob, d’heureuse mémoire.
Il est donc inutile ici de rappeler encore tout ce que mes honorables collègues viennent de vous dire concernant cette femme si bonne.
Je dirai seulement que sa vie entière fut pour notre société d’un dévouement sans exemple et sans bornes, et qui, jusqu’a son dernier moment, ne s’était guère ralenti.
Ce fut si je ne me trompe, vers 1820 qu’elle fut nommée Mère de notre grandiose corporation compagnonnique. Elle était jeune alors, et, cependant, elle était appelée a parcourir une carrière bien épineuse ; car , a cette époque de troubles et de dissensions qui existaient parmi les ouvriers du tour de France, elle eut a subir bien des inquiétudes et bien des mauvais traitements de toutes sortes, mais qui, malgré tout, ne l’on jamais fait reculer devant la tache qu’elle avait entreprise. Femme douée d’un courage héroïque, combien de fois l’ai-je vue affronter des dangers qui pouvaient lui devenir funestes, et combien de fois encore (car je fus quelquefois témoin oculaire de ces scènes de désordre et d’ignorance) je l’ai vue, dis-je, au plus fort de la mêlée, prêcher la concorde et la paix a des hommes exaspérés, et réussir, par ses douces paroles, a conjurer l’orage qui grondait autour de nous.
Mais je dévie du chemin que je m’étais trace en prononçant ces quelques paroles sur la personne aimée que nous regrettons tous. J’ai commence par vous dire que je serais bref et prompt ; car, s’il fallait rechercher aujourd’hui toutes les occasions notables des belles actions qu’elle a pu faire, nous en aurions bien long a dire, et je craindrais de me lancer dans un dédale inextricable et sans fin, duquel je ne sortirais que difficilement. Par conséquent, j’ai laisse et je laisserai a d’autres le soin de cette glorieuse affaire.
Cependant, je ne m’arrêterai pas encore ; car, après l’érection de ce monument, qui fait aujourd’hui l’objet de notre réunion, et qui doit faire aussi l’orgueil de notre belle société, il est utile que j’en dise ici quelques chose. Elevé a la mémoire d’une femme qui nous fut toujours chère, nous avons, en agissant ainsi, que fait notre devoir. Aussi, chacun de nous ne pouvait employer plus sagement et plus largement son obole.
Elevé par les soins de cette société qu’elle avait toujours chérie et de qui elle avait tant mérite, ce monument devra donc, a l’avenir être un souvenir durable pour tous les bons compagnons du tour de France qui l’ont connue et qui ont su apprécier ses vertus et son coeur.
Il sera en même temps, un lieu de pèlerinage pour nos jeunes successeurs ; car, en passant par la Touraine, ils n’oublieront pas d’aller déposer leur offrande sur le tombeau de celle qui fut en ce monde notre ange tutélaire.
Adieu donc, Mère Jacob ! Adieu, Mère chérie ! ton nom et ton souvenir ne s’effaceront jamais de notre pensée ! Ce monument, élevé a ta mémoire, en est un précieux et sur garant ; et puis, quand on meurt regrettée de la sorte, n’est ce pas toujours vivre dans nos coeurs ?
Adieu bonne Mère ! Adieu pour toujours !…Adieu ! »

(a suivre…)

Laurent Bourcier, Picard la Fidélité, C.P.R.F.A.D.

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