Louis Dequoy, Blois la Fraternité.

Voici un poème de Louis DEQUOY, Blois la Fraternité, Compagnon boulanger du Devoir.
(écrit le 20 mai 1893 et publié dans le journal Le Ralliement, n° 236, du 22 juillet 1893, p. 8).

Louis DEQUOYa été reçu à Agen le jour de l’Assomption 1861,
il est l’auteur du chansonnier  ci-dessous, publié a Blois en 1886.

Blois la fraternité fut l’un des compagnons qui marquèrent particulièrement la cayenne de Blois à la fin du  19e siècle. Il effectua son tour de France en compagnie de Léon Bodin, Tourangeau la Fraternité (reçu à la Toussaint 1859 à Tours) et  font l’ascension de la Sainte Baume ensemble le 2 novembre 1862. Il fut Premier en ville dans les années 1880, il fut aussi le courageux promoteur de la société des anciens compagnons réunis de la ville de Blois, dont  il sera le secrétaire.

LE BOULANGER COMPAGNON DU DEVOIR

Vous, bienheureux ou déshérités de la terre,
Habitez au palais ou dans l’humble chaumière,
Ah ! sommeillez en paix, vous trouverez demain
Cette manne chérie, que l’on nomme du pain.
Et quelle que soit sa forme, ainsi que son volume,
O ! vous lui sourirez, du moins je le présume
Et vous rendrez justice au modeste ouvrier
Qui pour vous se consume, au sein de l’atelier.
Comme le porion, en moins la profondeur,
Tous ses jours sont des nuits, suffoqué de chaleur
Dans le fond d’une cave, où l’air est étouffant,
Son buste de sueur est toujours ruisselant.
Il passe là sa vie dans la rude corvée
Qu’impose le pétrin pour rendre sa fournée.
Par le Han ! exigé, au fort du pétrissage,
Il loge en ses poumons, de farine un nuage
Tant et si bien qu’enfin, le plus athlétique
Devient avec le temps souffreteux, asthmatique.
Malgré tous ces ennuis, il est, croyez-le bien,
Un aimable convive, un joyeux boute-en-train,
Soit qu’il manie la pelle ou l’illustre raclette,
Il aimera toujours une partie complète.
Si la hotte endolorit parfois son dos,
Rencontrant un ami, on le trouve dispos
A lui offrir gaîment, pour engourdir la peine,
Un coup de ce vin vieux, mûri dans la Touraine ;
Du grand saint Honoré il reprend le manteau
Et chez chaque client dépose son fardeau.
Social et poli, la chose est opportune,
Souvent ce procédé lui vaut bonne fortune ! …
C’est un rude métier, l’art de faire du pain,
Hélas ! combien de gens le couvrent de dédain !
Mais de ces vains propos, que l’ignorant ergote,
Ah ! bah ! il s’en bat l’oeil, et secoue pipe et cotte
Car il se dit : Ma foi ! si j’ai des ennemis,
En revanche je sais m’attirer des amis.
Poursuivant son travail dans la chaude gloriette
Ou bien dans son fauteuil savoure une galette,
Et sitôt que l’aurore annonce un nouveau jour,
Il est tout glorieux de sortir de son four
Pains fendus, pains grignés, voire même de Beaucaire,
Pains de luxe et de choix, pains bis du mercenaire,
Puis la flûte dorée, qu’attend à son réveil
L’humble manœuvrier, le grand industriel.
Elégamment rangées dans la riche vitrine,
Toutes ces fantaisies vous feront bonne mine
Et ne sauraient manquer d’engager le passant
D’offrir au cher mitron un verre de vin blanc

Cet aimable passant, mais c’est un compagnon
Qui lui dit : »Coterie, je connais ton renom
Il y a fort longtemps que sur le Tour de France
Nous admirons ton zèle et ta persévérance.
Aussi réfutons-nous bien de folles erreurs
En voyant ton amour pour nos belles couleurs. »
De ces marques d’honneur il sait se rendre digne
En déliant sa bourse au pauvre qui chemine,
Et s’il encontre un frère, appuyé sur son jonc,
il lui tendra la main, quel que soit son blason,
Puis il nourrit l’espoir qu’un jour le Ralliement
Se réconciliera avec son dissident,
Car la douce amitié, cette fille du ciel,
Réside dans son cœur exempt de tout fiel
De plus, bon patriote et, si la France un jour
A besoin de son bras, il l’offre sans retour.
A la vue du drapeau, l’amour de la Patrie
Allume dans son cœur une flamme chérie.
Bon père, bon époux, évitant la querelle,
Dédaigne le méchant et toute sa séquelle
Pour embellir le cours de sa rude carrière,
il aide son semblable autant qu’il peut le faire.
Puis, dans son intérieur, gai comme un vrai pinson
Au cours de ses loisirs, il cultive Apollon.
Voila, mes chers amis, le type ressemblant
D’un cœur vraiment français, d’un honnête artisan
Dans cet humble portrait, frères, daignez y voir
Le parfait boulanger compagnon du Devoir. »

Ce poème a déjà été publié le 22 avril 2012, par Monsieur Laurent Bastard sur  « Compagnonnage info.blog », de l’ami Jean Michel Mathonnière, accompagné de  ce commentaire :

« Dequoy évoque la dureté du métier, l’effort du pétrissage marqué par le cri « han ! » et l’attaque pulmonaire qui ruine la santé. Le boulanger est comparé au porion, le mineur de charbon. Dequoy annonce ainsi, plus de quinze ans avant, l’emploi des termes « mineurs blancs ».

On sait en effet qu’une campagne active fut menée par les médecins, les organisations syndicales et les hommes politiques en faveur des ouvriers boulangers appelés les « mineurs blancs ». Selon Steven Kaplan, l’expression aurait été employée pour la première fois en 1909 par Bouteloup, dans Le travail de nuit dans la boulangerie ; on la retrouve l’année suivante sous la plume de Justin Godart, le député lyonnais et avocat, dans son livre Les mineurs blancs.

On notera la référence assumée à « l’illustre raclette » (le coupe-pâte) alors que quelques décennies plus tôt les autres corps se moquaient des « soi-disant de la raclette ». Quelques remarques enfin sur le vocabulaire : une note de Dequoy explique que le « manteau de saint Honoré » est la hotte de boulanger.

Le terme « gloriette », vieilli, désigne le fournil. Quoiqu’en disent certains rédacteurs de sites, il n’est pas spécifique à la Provence, car le lyonnais Henri Béraud l’emploie dans La Gerbe d’or en 1928.

Les « pains grignés » sont des pains sur lesquels, avant d’être enfournés, le boulanger a donné des coups de lame de rasoir, pour favoriser l’évacuation des gaz et provoquer à la cuisson de jolies « oreilles ».

Le pain bis « du mercenaire » désigne sans doute le pain qui comprend une partie de son, destiné à l’armée, et non une variété particulière de pain.

Le pain de Beaucaire est une spécialité du Languedoc : de forme presque carrée, il est fendu dans sa largeur.

Les poèmes où les compagnons évoquent les aspects techniques de leur métier ne sont pas très nombreux et celui de Dequoy méritait d’être connu ».

Je n’ai rien a apporter à ce commentaire, juste une précision professionnelle, l’usage de la lame à rasoir n’est pas une généralité en boulangerie, nous voyons aussi l’utilisation de lames dites à boule.

Léon Bodin, Tourangeau la Fraternité:

Laurent BOURCIER, Picard la Fidélité, C.P.R.F.A.D.

 

Commentaires concernant : "Louis Dequoy, Blois la Fraternité." (3)

  1. Aprés la lecture du travail de Mr Laurent Bastard, je réitère une fois de plus mon admiration face à un écrit aussi beau, plein de respect et analysé avec une trés grande finesse! Mon Dieu que c’est beau, de métriser parfaitement la langue française!!!!
    Merci Mr Bastard!

    Pour ce qui concerne la coupe du pain avant sa mise au four, effectivement il existe plusieurs façon de procéder:
    La simple lame de rasoir;
    La lame à boule;
    Mais aussi les deux réunis. (j’ai ainsi découvert cette méthode en faisant mon TDF) que j’ai définitivement adopté par la suite.
    Puis la lame de rasoir coupée en deux (pratique bordelaise) laissant penser que les boulangers bordelais sont radins…
    Il y a également, une autre façon (encore plus économique) c’est de couper la lame de rasoir en 4 et l’introduire dans un tube métallique (en général une boite de comprimés pharmaceutique) replié en deux! Méthode lyonnaise.

    Existe t-il d’autres façon de couper en France?

    En Turquie, et dans les pays du Magreb c’est en général des lames de rasoir.
    En slovaquie, c’est tout simplement le couteau de cuisine (mais tous les pains ne sont pas coupés).

    Sais-ton comment était coupé le pain au 18 et 19° siècle en France ?

    Et en Russie, pays grand consommateur de pain, comment le pain est-il coupé?

    • Laurent Bonneau a écrit:

      Il y a également, la lame dite marseillaise comme la lyonnaise mais avec du métal fin replié. Comment on coupait et on coupe le pain à l’enfournement en France et ailleurs, fera un sujet intéressant ici…

  2. murat georges a écrit:

    je faisais une saison à Arcachon, j’ai connu le pays Contraire alors Aspirant, il pratiquait se genre de coupe avec un tube et 1/4 de lame de rasoir, il y avait aussi le compagnon Marcel Larcher Landais la Fraternité, très bonne époque et ambiance très fraternelle. Pays Murat Quercy A.P.R.F.A.D.

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