LE BOULANGER DU VILLAGE

Léon DUVAUCHEL (1848-1902) est un écrivain oublié aujourd’hui, et bien à tort comme on le verra plus loin. Fils d’un épicier, il se fit connaître par des romans et des poésies régionalistes au sein du courant naturaliste.
Il fut particulièrement sensible à la beauté de la forêt de Compiègne et en 1891 il acheta une maison à Saint-Jean-aux-Bois (Oise), dans la forêt même.
Elu municipal dans cette commune en 1894, il mourut à Paris huit ans plus tard, mais il repose au cimetière de Saint-Jean-aux-Bois, où une stèle sculptée avec son portrait en médaillon est toujours visible.

Portrait photographique de Léon Duvauchel (1848-1902

En 1881 il publia aux Editions Alphonse Lemerre un recueil de poèmes sous le titre La Clé des champs, illustré de jolies eaux-fortes. Aux pages 139-141 figure son poème en treize quatrains « Le boulanger du village ». Le poète y oppose, « en haut », le château et le bal qui s’y déroule durant la nuit, et, « en bas », le boulanger dans son fournil. Il nous fait saisir le contraste entre la frivolité des danseurs et le rude travail du boulanger pour conclure que, sans ce dernier et son pain, « s’il négligeait sa tâche / Le château jeûnerait demain ! ». Deux mondes, deux classes sociales, se côtoient sans se rencontrer, et pourtant ils ont besoin les uns des autres… Il n’y a cependant pas là de sous-entendu politique ni d’amertume ou de jalousie de la part du boulanger, mais plutôt une certaine fierté car il se sait utile à tous les autres hommes, du plus humble au châtelain.

 

LE BOULANGER DU VILLAGE

Tandis que là-haut tout est fête,
Que le château s’emplit de bruit,
En bas, le boulanger s’apprête
A veiller aussi cette nuit.

De son logis, près des tourelles,
Il peut suivre dans le fracas
Les avant-deux, les pastourelles,
Les cotillons et les polkas ;

Les vitres toutes lumineuses,
Sous le grand ciel noir comme un four,
Lui montrent l’ombre de danseuses
Sautant et tournant tour à tour.

Il est tard ; il faut qu’il se hâte.
Ayant bu son verre de vin,
Il mêle, pour faire la pâte,
L’eau, la farine et le levain.

Il délaie, il pétrit, il roule
Ces blocs lourdement maniés
Qui vont bientôt remplir le moule
Des corbeilles et des paniers.

On croirait un ogre qui ronfle
Quand, dans ses gestes continus,
Un réseau de muscles se gonfle
Sur sa poitrine et ses bras nus

Boulangers de Talmontiers (Oise), carte postale, vers 1900.

Et quand, du fond de sa masure,
Pareil au tic-tac du moulin,
Son han ! han ! marque la mesure
Au piano du châtelain.

Par contraste, il songe aux toilettes,
Au luxe fou, capricieux,
Aux amours de ces femmelettes
Et de tous ces brillants messieurs ;

Il sourit, se voyant lui-même
Poudré de blanc du haut en bas,
Comme un pierrot de mi-carême
Qui s’en va prendre ses ébats.

« Han ! fait-il, voyez mon costume :
« J’ai l’uniforme du fournil
« Et je suis, selon la coutume,
« Décolleté jusqu’au nombril.

« Moi, ma musique triomphante,
« C’est l’air chanté par le grillon
« Blotti, frileux, dans une fente,
« Pauvre filleul de Cendrillon. »

En parlant tout seul il enfourne
Ses galettes de pur froment,
Puis, encore une fois, se tourne
Vers ses voisins, et, s’animant :

« Dansez sans repos, sans relâche :
« Le vieux mitron vous fait du pain…
« Pour lui, s’il négligeait sa tâche,
« Le château jeûnerait demain ! »

Dédicace de Léon Duvauchel « au poète Achille Caron » sur un exemplaire de La Clé des champs.

Laurent Bastard

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