Devenir boulanger en 1941

A partir des années 1940 se sont répandus de nombreux livres, brochures et films sur les métiers agricoles et de l’artisanat. Ce retour aux « vrais métiers » français, par rapport à ceux de l’industrie, générateurs de tous les maux et de la mentalité ouvrière, était l’un des objectifs de la « Révolution nationale » voulue par le régime de Vichy.

Parmi ces nombreuses publications figure celle de Jean-Alexis Néret (1) parue chez Plon en 1941 : Les plus beaux métiers du monde ; ceux de la terre, du village, de la forêt, de la mer. (2)

Le livre de J.-A. Néret est sans ambiguïté sur le courant politique qui l’inspire. L’auteur le dédie « Pour Monsieur le Maréchal  Pétain qui a permis à la jeunesse française de croire, de vouloir, d’espérer. ». Il s’ouvre ensuite par quatre pages intitulées « Hommage au plus beau métier. Extrait du discours prononcé le 19 novembre 1935 devant le monument aux morts de Capoulet-Junac, par le Maréchal Pétain ». Enfin, dans sa préface, l’auteur nous dit : « Nous dirons à la jeunesse : pensez à toutes ces mains qui ont œuvré depuis que vit la France, pensez que le verbe n’est pas le seul moyen à la disposition d’un peuple pour exprimer sa culture, pensez à l’outil, pensez aux humanités techniques qui doivent avoir une grande place dans notre pays, à côté du néo-humanisme, dernier vestige de civilisations depuis longtemps disparues ! C’est pour la jeunesse de France que nous avons préparé ce livre, mais il montrera aussi à des censeurs mal informés que la littérature contemporaine n’a pas attendu notre défaite pour découvrir le métier… »

Le livre renferme donc des extraits de La Gerbe d’or (1928), d’Henri Béraud, consacré à l’enfance lyonnaise de l’écrivain, fils de boulanger, et de Notre-Dame des Neiges (1938), de G. Gobron.

C’est dans la dernière partie de l’ouvrage que figurent, sous le titre « Pour apprendre ces beaux métiers… », une série de monographies professionnelles, dont celle du boulanger rural. Elle a été établie, précise une note, « par M. Gille, directeur du Centre intermunicipal d’O.P. [Orientation Professionnelle], 20, rue du Renard, Paris (4e) » (3). Ce texte permet de mesurer les exigences et contre-indications d’alors par rapport à celles d’aujourd’hui, 80 ans après sa publication.

Raimu dans La Femme du boulanger de Marcel Pagnol (1938), réalisé trois ans avant la publication des Plus beaux métiers du monde.

 

MONOGRAPHIE DU BOULANGER RURAL

Au moment où l’enfant va fixer son choix sur un métier, la première question que se posent les parents est celle-ci : « Est-ce un bon métier ? » question qu’il vaudrait mieux formuler ainsi : « est-ce un bon métier pour mon enfant ? Autrement dit est-il possible d’être heureux dans ce métier et d’y bien gagner sa vie ? »

Nous allons essayer de répondre à cette question pour le métier de boulanger rural.

Situation matérielle. – Pas de chômage ; Possibilité d’atteindre à une belle aisance.

Conditions dans lesquelles s’exerce le métier :

1° Sociales : Travail artisanal s’exerçant dans la maison familiale et évitant ainsi la promiscuité des ateliers ;
2° Morales : Responsabilité de l’entreprise ;
3° Matérielles : Travail de nuit. Travail s’exerçant d’une seule traite et laissant des heures de loisir pouvant être utilisées par exemple à la culture d’un jardin. Quasi-impossibilité de prendre des vacances annuelles. Travail dans un local chaud et empoussiéré de farine.

Aptitudes physiques. – Elles sont prépondérantes. Ce n’est pas sans raison qu’on a appelé le boulanger le mineur blanc. Il faut écarter sans hésitation les sujets ne répondant pas aux indications ci-dessous :
Appareil respiratoire et circulatoire en excellent état. Pas de disposition aux hernies. Force au-dessus de la moyenne. Pas de tendance aux dermatoses. Port de verres impossible. Vue normale même dans l’obscurité. Pas de tendances aux irritations provoquées par la chaleur et les poussières.

Aptitudes intellectuelles. – Il est non moins important de tenir compte des goûts : pour le travail sédentaire, pour le travail solitaire, pour la vie familiale, pour la responsabilité, pour l’ordre et la méthode.
L’amour du travail, la volonté, sont également des conditions essentielles de réussite.

Conclusion. – Les conditions de réussite dans ce métier sont essentiellement contenues dans : les aptitudes physiques, les goûts, la puissance de volonté de l’individu. Réalisées, elles permettent à l’artisan de se créer une situation très prospère.

Le façonnage des pâtons. Photo extraite du Livre du pain, de Jérôme Assire (1996)

Conditions de l’apprentissage :

1° Chez un patron. Age minimum : 16 ans. Nourri, petite rétribution.
Durée : Six mois ; mais un ouvrier complet n’est formé qu’après une assez longue pratique et gagne à se placer dans plusieurs maisons ;
2° Dans une école professionnelle :
Soit l’école professionnelle de Boulangerie des Grands Moulins de Paris, 65, quai de la Gare ;
Soit un atelier-école, 16, rue du Terrage.
Age minimum : 15 ans pour l’atelier-école ; 16 ans pour l’école des Grands Moulins.
(Dans cette dernière, possibilité d’admettre des adultes.)
Durée : De six mois à deux ans.
Diplômes : C.E.P. ou niveau du C.E.P.  Pas de concours.
Enseignement professionnel et enseignement général.
Enseignement gratuit.
Diplôme obtenu : Certificat d’Aptitude Professionnelle.
Placement à peu près assuré. »

 

(1) Jean-Alexis Néret, né en 1913, était un historien et romancier, mais il consacra surtout une grande part de son œuvre aux métiers, à l’orientation et à la formation professionnelles. Il est connu comme le créateur des « Guides Néret » dont celui pour les personnes handicapées.

(2) Sur le CREBESC Laurent Bourcier a déjà publié l’un des textes littéraires figurant dans ce livre, consacré au boulanger (voir l’article : Notre-Dame des Neiges, par Gabriel Gobron).

(3)A cette adresse se trouve aujourd’hui une boulangerie.

Commentaires concernant : "Devenir boulanger en 1941" (2)

  1. Emmanuel Rousseau a écrit:

    Concernant Gabriel Gobron :
    https://maitron.fr/spip.php?article93577, notice GOBRON Gabriel par Jean Prugnot, version mise en ligne le 2 novembre 2010, dernière modification le 1er septembre 2020.

    Pour Henri Béraud le journaliste écrivain, et bien s’il a connu Jean Bernard, il a du bien s’entendre avec, anglophobe, antisémite, gracié par De Gaule suite à sa condamnation pour « intelligence avec l’ennemi »… personne n’est parfait !

  2. Laurent BASTARD a écrit:

    Merci à M. Rousseau pour son commentaire qui nous fait découvrir la personnalité et l’oeuvre de Gabriel Gobron.

    En ce qui concerne Henri Béraud, on ignore s’il a connu Jean Bernard et aucun de ses écrits n’y fait allusion.

    En revanche, avant-guerre, c’était un journaliste et écrivain de renom et, outre La Gerbe d’Or, il est l’auteur en 1932 d’un roman intitulé « Les lurons de Sabolas » mettant en scène des compagnons du Lyonnais lors des révoltes des années 1830. Ce roman plut beaucoup aux compagnons d’alors et fut commenté dans leurs journaux.

    Durant la guerre, Béraud écrivit dans Gringoire des articles contre l’Angleterre et fut condamné à mort en décembre 1944. La sanction sembla très lourde à beaucoup de ses contemporains et l’instruction du procès quelque peu baclée en deux jours. Il fut grâcié par le général de Gaulle mais emprisonné sur l’Ile de Ré jusqu’en 1950 avant de mourir en 1958.

    Mais il est intéressant de noter que dans un numéro du journal « La Voix des compagnons », organe des compagnons charpentiers des Devoirs dirigé par Raoul Vergez, figure vers cette époque un article de ce dernier intitulé « Le reclus de l’Ile de Ré » (ou un titre approchant, je cite de mémoire), estimant sa peine injuste et disproportionnée eu égard à l’état de santé du condamné et à son oeuvre littéraire. Or, ni Raoul Vergez ni La Voix des compagnons n’étaient suspects de sympathies pour Jean Bernard et pour les engagements politiques d’Henri Béraud. Ils distinguaient simplement ceux-ci de l’oeuvre du romancier.
    Vieux débat dont la dernière illustration a été la polémique qui a suivi le film « J’accuse » il y a quelques mois…

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